La Revue Nouvelle, dans le cadre d’un dossier coconstruit autour du thème Exil et santé mentale avec Regards Croisés en mai 2023, a publié dans sa rubrique Italique les poèmes créés par Pierre Jean Foulon dont l’inspiration lui provient du visionnage du webdocumentaire de Jacques Borzykowski et des impressions que cela lui a suscitées. Retrouvez ici l’intégralité des poèmes. En fin de page, retrouvez le lien vers la publication de la revue nouvelle.
ITHAQUE, ENCORE
EUROPE LADRE
ordre maquillé pouvoir sec
monde inversé espace glouton
temps volé démence des passions
puissance verbale au-delà des mesures
yeux meurtris lueurs criminelles et chairs
qu’ils imaginent immaculées parce que nées
dans la flache opulente au pied d’or des crassiers
parmi les limousines grasses les demeures de pierre
la voix des rustres en prédiction menstruelle du savoir
l’arrogance absolue comme argent mitonné dans le sang
AFRIQUE LASSE
le monde sacrifié au souffle d’autres accents
les territoires emportés au ras des flots océans
les richesses écrouées dans les taudis des ports
la fin au bout des âges comme un destin d’orage
pourtant malgré tout la saveur mate des baobabs
la majesté des marches à travers les terres rouges
les mères bourgeonnantes entre les troncs de sève
la magnificence inviolable des espaces jamais clos
les grandes parades solaires sous les cocons de lune
la beauté des yeux fixes face aux possibles des jours
LAISSES D’ASIE
les palpitations lourdes de foi rupestre
les montagnes gravies entre les pieux d’argile
les songes ultramarins conquis dans la souffrance
avec coquilles de noix parmi tourbillons et tempêtes
le désir dur de franchir pas à pas les silences de l’âme
et malgré tout le vif flamboiement des paroles révélées
l’au-delà des vallées sombres enneigées de violence
la lumière des âges couverts d’images mégalithes
la science judicieuse en gestes d’éternité
la franchise des odes et des dons
ULYSSE EN ITHAQUE
la mer la voile l’écume comme véhicules d’espoir
la voix de pénélope entrecoupée d’assauts d’amour
l’odyssée en quête de paix loin des failles d’histoire
la force de naître
à la hauteur de soi la certitude de pouvoir vivre enfin
à l’écart des torpilles des coups sur le fronton de l’âme
le périple par refus des guerriers centaures polyphèmes
avec en terre d’oliviers l’accueil simple sage ineffable
d’une ithaque toujours neuve à l’abri des falaises
fenêtres ouvertes sur les jardins
JOURNAL
feuilles éparses dans les artères sèches du temps
les pages brûlent de mille heureuses couleurs
parmi les oriflammes d’un bûcher ardent
loin des désordres océans et cyclones
loin des fuites et chemins entravés
les mots biffent les ogres du sort
les voyelles arriment l’espoir
dans l’encre giboyeuse
les paroles soufflent
au-delà du sombre du doute du noir
REGARD DU MASQUE
yeux cils paupières disent plus que parole
mots brillent d’étoiles dans le vif du regard
traversent limpides un grand lac de pupilles
sources tièdes surgissent des abysses du cœur
masques migrants imposent puissance d’être
offrent à autre la discrète et tenace richesse
d’accents lointains de vérités proches
criant comme autant de silences
la peine de chercher
une porte à ouvrir une table où s’asseoir
CHANT DE LA PLUIE
les gouttes d’eau glissent au bord de la fenêtre
la vitre l’eau qui s’écoule en cascade chante
la pluie comme lancinant bruit de source
quelle ithaque s’enlise dans l’humide
entraperçue entre paroi de verre
et mur blanchi noirci d’obscur
notes lentes de la pluie
un cantique s’éploie
dans la douceur d’une voix illuminée
du feu d’être ici encore demain toujours
ÉCRIRE LE MOI
elle dit
« il s’agit d’écrire
sur quoi vais-je écrire
c’est ce que j’ai retenu
aujourd’hui c’est beaucoup plus que l’écriture
je peux tout dire
ma propre histoire
et la douleur comme une drogue
au fond de moi
mais l’intime c’est quoi »
AU TEMPS DE MTF
il dit
« au début tu as vraiment la rage
tu as envie de te suicider
tu n’as pas envie d’exister
tu as peur qu’on te renvoie là-bas
quand on retourne là-bas
c’est la mort
nous connaissons bien les réalités
il ne fallait pas que je tremble
j’ai pu affronter »
ITHAQUE, ENCORE
cernée par ville poudreuse infâmante
avec ses gigantesques instituts d’ailleurs
chercheurs d’êtres à confondre exclure abolir
avec ses tours fichées dans la douleur des autres
en aporie de l’âme
ithaque île intense ouvre son port à l’éternel ulysse
havre sûr où l’impersonne
devient personne à chair de femme d’homme
à voix tonnante murmurante
à vie sauvée des mers brisures naufrages